Pays fragile, Haïti subit de plein fouet la crise sanitaire du Covid-19. Alors même que le Président Jovenel tâche d’alléger les difficultés de ses citoyens, voilà que l’opposante Mirlande Manigat, rapidement rejointe par l’oligarque Réginald Boulos, voudrait justifier un raccourcissement du mandat présidentiel. Au risque de plonger les insulaires dans une nouvelle crise politique.

L’opposition plaide pour élections anticipées anticonstitutionnelles

Ces derniers jours, la constitutionaliste Mirlande Manigat, par ailleurs secrétaire-générale du MOPOD, un parti d’opposition, ancienne candidate malheureuse à l’élection de 2010 et ancienne Première dame, déclarait que les élections présidentielles devraient se tenir en Février 2021 plutôt que 2022. Une saillie qui interroge dans la mesure où la constitution Haïtienne prévoit pour son président un mandat de 5 ans. Or le président Jovenel Moise a été élu en 2017. Mais l’opposante, forte de sa crédibilité de juriste, argue le fait que la précédente annulation, au deuxième tour, de l’élection de 2015 n’aurait pas perturbé la concordance entre le temps électoral et le temps constitutionnel : «Le fait que le vainqueur n’a prêté serment que le 7 février 2017 n’introduit pas un décalage juridique avec les élections, sinon une inconvenance protocolaire ». Or l’élection de 2015 ne fût pas poursuivie à la suite d’une interruption mais fût bel et bien annulée par le président intérimaire Privert. Or, comme le rappel l’universitaire Haïtien Ricardo Augustin : « La constitutionnaliste semble oublier qu’en droit l’annulation d’un acte juridique entraîne l’anéantissement rétroactif dudit acte ». C’est ainsi qu’à partir de novembre 2016, les Haïtiens se déplacèrent pour un nouveau scrutin aboutissant le 7 Février 2017 à l’élection de Jovenel Moise à plus de 55% des voix. Dans cette optique, si l’on ajoute les 5 ans de durée légale de mandat prévue par la constitution, l’on arrive bien à une nouvelle élection en février 2022.

Après tout, ce débat n’aurait pu être qu’une banale polémique de constitutionnalistes si la portée des déclarations de Madame Manigat n’était pas de nature à déstabiliser Haïti, ce pays que certains prédateurs se plaisent à fragiliser. Pour rappel, le pays, touché par la crise du Covid-19, se remet à peine des mois de paralysie du dernier trimestre 2019. Une paralysie qui avait d’ailleurs abouti à mobiliser les Haïtiens derrière leur président avec 45% d’opinions favorables si l’on se réfère au sondage publié par yiti Nou Vle a (L’Haïti que nous voulons) et relayé par Radio Canada. Or, cette nouvelle polémique politique aboutirait à faire passer fallacieusement le président Jovenel Moise pour un usurpateur, et entrainerait le pays dans une nouvelle crise.

Les « oligarques » derrière la Constitutionaliste ?

Mais ce qui interpelle dans la déclaration de Mirlande Manigat, c’est le tempo. Car provoquer une polémique suivie d’une élection en sortie de crise sanitaire serait potentiellement bénéfique pour l’opposition et notamment celle incarnée par le mouvement politique « Troisième Voie », récemment arrivé dans l’arène politique Haïtienne, et fondé et dirigé par certains oligarques. Un de ces derniers, Reginald Boulos, n’a d’ailleurs pas hésité à apporter immédiatement son soutien à Madame Manigat via son compte Twitter.

Reginald Boulos fait partie de cette minorité qui gère 80% de l’économie de pays. Les oligarques perdirent une partie importante de leur influence politique lors de la chute de la dictature duvaliériste en 1988. Depuis ils sont régulièrement soupçonnés de déstabiliser le pays (destitution d’Aristide en 1991 et 2004 et fréquents « pays-lock »). Enclins à critiquer l’appareil d’état pour sa mollesse et son incompétence, les oligarques investissent pourtant encore peu à Haïti tout en détenant de longue date l’essentiel des volets économique. Pour preuve, la compagnie privée d’électricité, détenue par un oligarque a fait plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaire en 10 ans. Pour 30 millions de dollars d’investissements…

Ainsi, derrière ce débat sur la Constitution, se pose la question première des intérêts politiques des uns…et économiques des autres.