Demonstrators and residents try to flee teargas on the fifth day of protests in Port-au-Prince, February 11, 2019, against Haitian President Jovenel Moise and the misuse of Petrocaribe funds. (Photo by HECTOR RETAMAL / AFP)

Quatre personnes au moins ont été tuées depuis le début des manifestations contre le coût de la vie et les soupçons de détournement de fonds qui pèsent sur le président Jovenel Moïse.

Une série de manifestations contre la vie chère et la corruption déstabilise Haïti depuis le 7 février. Il s’agit de la troisième vague de protestations en quatre mois, mais les soupçons pesant sur la corruption du président Jovenel Moïse lui donnent un caractère inédit. Depuis fin janvier, l’opinion publique haïtienne est agitée par la publication d’un rapport de la Cour supérieure des comptes pointant du doigt de possibles détournements de fonds au plus haut sommet de l’État.

Ce document accuse une quinzaine d’anciens ministres et de hauts fonctionnaires d’avoir détourné des crédits d’aide au développement accordés depuis 2008 par le Venezuela. L’une des entreprises du président se serait notamment approprié des fonds destinés à financer un projet de construction de route.

Ces soupçons ont renforcé la colère contre Jovenel Moïse, qui s’était fait élire en 2016 en promettant «à manger dans toutes les assiettes et de l’argent dans les poches.» Un engagement loin d’être tenu: le pays subit depuis deux ans une inflation de plus de 15% et un affaiblissement de sa devise minant le pouvoir d’achat. 60% de sa population vit avec moins deux dollars par jour.

L’«homme banane»

Homme d’affaires de 50 ans d’origine modeste, Jovenel Moïse a touché à de nombreux secteurs essentiels au développement de l’État le plus pauvre des Caraïbes: eau, agriculture et électricité. Il possède notamment la plus grande bananeraie biologique du pays, ce qui lui valut durant la campagne électorale de 2016 le surnom de «Nèg Bannan nan», soit «l’homme-banane» en créole.

Novice en politique, Jovenel Moïse a été choisi en 2016 par l’ancien président Michel Martelly pour lui succéder. Il doit son ascension au soutien de son mentor et du milieu des affaires qui lui est acquis. En août 2016, le candidat Moïse avait déjà été accusé de corruption et de blanchiment d’avoirs par une autre administration indépendante, l’Unité centrale de renseignements financiers.

C’est bien la figure du président qui cristallise la colère: sa résidence aurait été attaquée samedi selon la presse dominicaine, et les manifestations ont débuté le jour du deuxième anniversaire de son entrée en fonction. Une date qui coïncide également avec l’avènement, dans le pays, d‘un régime démocratique avec la démission du président à vie Jean-Claude Duvalier, dit «Baby Doc», le 07 février 1986.

On déplore au moins quatre morts depuis le début des tensions. La violence a atteint son acmé jeudi. Les manifestants ont lancé des pierres, incendié plusieurs voitures et pillé des magasins dans la capitale Port-au-Prince. Des barrages ont été installés dans plusieurs points du pays, rackettant ceux qui souhaitent les franchir. Plusieurs manifestations de moindre ampleur se sont déroulées par la suite dans les autres grandes villes du pays et les tensions ont repris lundi.

«Le gouvernement reconnaît le droit de toute personne à manifester selon la loi mais piller des magasins n’entre pas dans ce cadre.»

Les forces de l’ordre ont dispersé les manifestants à coups de grenades lacrymogènes et plusieurs coups de feu ont été entendus à Port-au-Prince. Lundi soir, des barricades paralysaient encore la capitale et les principales villes du pays. Mardi, 78 détenus de la prison de la ville d’Aquin, au sud du pays, se sont évadés à la mi-journée, selon la police nationale. Une enquête a été ouverte pour déterminer les circonstances précises de l’évasion. Selon les témoins, une manifestation contre le président haïtien avait lieu devant le commissariat jouxtant l’établissement pénitentiaire.

Face aux manifestations, le gouvernement se plonge dans le mutisme. Seul le secrétaire d’État à la communication a publié une brève déclaration sur Twitter lundi matin: «Le gouvernement reconnaît le droit de toute personne à manifester selon la loi mais piller des magasins, bloquer la rue, brûler des pneus, briser les vitres des voitures et jeter de l’huile sur la chaussée n’entre pas dans ce cadre».

La Chambre de Commerce et d’Industrie haïtienne a appelé le président à ouvrir des négociations en regrettant la violence exercée à l’encontre des commerces et des entreprises. Les évêques de l’île ont également appelé au calme.